Dans le « COSMOS » de « REVOLT »

Cosmos fait partie des pionniers de la 2e génération de tagueurs parisiens de la fin des eighties. La belle époque. Le temps où les stations de métro de la mythique ligne 2 (entre Jaurès et Barbès) étaient recouvertes de tags et restaient des mois sans être effacées.
cosmos freshrecords 2016

La belle époque du terrain de Stalingrad, les palissades du Louvre graffées par Asko, Xenon, Steph, Meo, Poch, l’apparition de crew inscrits aujourd’hui dans l’histoire du graffiti français, les CTK (Crime Time kingz), les BBC, les TCG (The Crime Gang), CBA (Créteil Balard nous appartient)… Et l’apparition des premiers noms de graffeurs tels que Bando, Boxer (Rip), Sign. C’est aussi celle de la boutique Tikaret, le terrain du frigo dans le XIIIe, La PC (petite ceinture)…
Une période qui voit naître toute une génération de plus en plus nombreuse de graffeurs et de Tagueurs, de nouveaux spots comme la dalle de Montparnasse, les Halles et Châtelet, points de rendez-vous des tagueurs. Dans les années 90, on se retrouvera à la Nation, au Père Lachaise ou Gare de Lyon pour un départ direct en session tag. Cosmos aka Revolt (France) commence dans le métro en 1987, sur la ligne 6, qu’il a tagué sur presque toute la longueur avec Kobalt, membre fondateur du crew des SAS (Sans Aucun Scrupule) en 1989, et dont Cosmos fera partie dès l’origine aux côtés de Nash aka Kobalt, Smoker, Okyz, Rob (rip), Dean, Detny.

cosmos la boite a l etre 2016

Comment es-tu venu au graffiti ?
Avec l’arrivée du hip-hop en France, en partie grâce à l’émission de Sidney H.I.P. H.O.P que je regardais comme beaucoup d’adolescent au milieu des années 80, je me suis très vite intéressé au graffiti. Une anecdote qui me tient aussi à cœur, c’est le souvenir de ce voyage dans le sud de la France, je devais avoir 14 ans, et ma découverte le long des voies ferrées d’un énorme graff « remember ». Je l’ai pris en photo, pour le regarder souvent par la suite, sans savoir que je serais bientôt moi-même une bombe de peinture à la main. J’ai toujours cette photo, plus de 30 ans après et suis retombé dessus il n’y a pas 2 semaines. Mes premiers tag sont donc venus plus tard , en 1987 : j’étais alors au bahut dans le 19e, rue Bouret à côté de Jaurès, et mon immersion quotidienne avec la ligne 2 et la station de métro du même nom. À l’époque, les TCG défonçaient pas mal avec Sheek, Kaze, Dozer, James, et les graffeurs de Stalingrad, et je reconnaissais facilement les signatures de Boxer qui était CTK avec Bando et Squat. Il y avait aussi bien sûr les BBC avec Jay, Skki, Ash, et Lokiss et l’arrivée de Jonone. A cette époque, je commençais à traîner sur l’esplanade de la dalle de Montparnasse. Par l’intermédiaire de Kobalt, j’y ai fait la connaissance de Soesm, Shak, Ske, Ken : les DMC (Dub Me Crazy) qui étaient aussi les membres des TBK. Je suis alors rentré TBK (The Bad Kingz). C’était un groupe sympa, bien connu pour l’époque. L’esprit, c’était de taguer dans le métro pour se faire connaître. C’était totalement inspiré des States. Voilà, comment tout a commencé
À l’époque, c’était comme ce que l’on le voit dans l’interview du « chasseur de skins » dans le film Antifa de Marc Aurèle. C’était pour le moins « mémorable ». La ligne13 était tellement défoncée par les 93MC que la RATP avait collé des autocollants « Plus de cent millions de nettoyage pour nettoyer les rames de la ligne13 ». C’était quand même un gros score !

cosmos le 5e element 2016

Qu’est-ce qui t’avait interpellé ? La couleur ? Le lettrage ? Le côté vandale ?
J’avais dix-huit ans et l’esprit plutôt contestataire … Le côté vandale m’a évidemment tout de suite plu, mais ce n’est pas suffisant, je me suis très vite laissé « prendre au jeu », et travailler lettrage et calligraphie est devenu le vrai challenge.

Avais-tu suivi ce qui se passait aux États-Unis ou pas du tout ?
Oui, à travers Subway art (85 – Henry Chalfant & Martha Cooper) et Spraycan art (89 – Henry Chalfant & James Pigroff), consacrés au graffiti US et considérés alors (et toujours encore un peu aujourd’hui) comme les « bibles » du graffiti. Ce sont les 2 références de livres qui existaient en France. J’étais en admiration devant les graffeurs new-yorkais, et j’ai voulu faire partie (en toute modestie) de cette histoire que je voyais s’écrire sous mes yeux.

cosmos

Quelle a été ton évolution ?
J’ai commencé à taguer dans les rues et sur la ligne 6 avec des marqueurs, des bombes. Cosmos était mon blaze de l’époque mais je ne l’ai pas gardé longtemps, seulement de 1987 à 1989, car je voulais quelque chose de plus percutant. J’ai pris alors Revolt en m’inspirant du graffeur américain que l’on peut voir dans Subway Art. Des potes m’avaient aussi soutenu pour ce blaze. En 1989, on ne pensait pas que le mouvement continuerait trente ans après et qu’il aurait une telle reconnaissance. À l’époque, c’était un phénomène de société, on était jeune. Vingt-cinq ans plus tard, le graffiti est toujours là !

Tu as donc changé pour Revolt. Comment t’était venu Cosmos ?
Le lettrage était sympa même si à l’époque, je ne voyais pas autant le côté calligraphique du lettrage. Et puis le sens me plaisait, en grec, ça veut dire « univers », mais comme je le disais plus haut, je voulais un blaze plus revendicatif. Les tags de l’époque étaient généralement assez violents avec Boxer, Gun, les TCG « The Crime Gang » …

En étais-tu conscient à l’époque ?
Non, on croyait en faire deux ans. Notre grand exemple, c’était Méo. Il arrivait des États-Unis et il devait avoir la trentaine en 1989. Les graffeurs américains étaient plus âgés que nous. On se disait toujours : « Regarde, Méo tague toujours dans la rue Il est toujours à fond ! ». C’était notre référence, on avait du respect pour lui. C’était pour nous un truc de dingue, c’était hallucinant de voir ça.

Plan de Métro NYC Tags Cosmos 2015

Avais-tu un budget pour les bombes ?
Pas vraiment, je faisais avec les moyens du bord. J’allais sur le Marché aux puces à Montreuil et plus tard au pavillon d’Aulnay situé à la sortie de l’autoroute où les bombes étaient bien moins chères, avec un peu de chance on pouvait tomber sur des bombes Krylon. Il y avait aussi les meilleures encres indélébiles de l’époque avant que la RATP puisse faire son programme de nettoyage. Quand ils nettoyaient, le fantôme restait. C’était les encres Flowmaster, Magic Marker, Marsh, la Corio… C’était la guerre des laboratoires ! Certains faisaient des mélanges d’encre. Ça ne marchait pas contrairement aux encres pures qui seront bientôt vendues dans les boutiques de bombes. Elles ont été retirées du commerce tellement elles étaient indélébiles ! Elles étaient vendues dans des bidons, sans nom.

Qu’as-tu fait après ? As-tu continué ?
Tu ne peux pas continuer indéfiniment. Un jour ou l’autre, tu arrêtes. L’espérance de vie d’un tagueur est quand même assez courte, car à partir du moment où il est connu, la RATP met tout en œuvre pour arrêter le mec, pour pouvoir lui mettre des amendes. C’est ce qui m’est arrivé. Après, je me suis dit que j’allais seulement faire les lignes de RER et les autoroutes. J’ai fait ça pendant pas mal de temps. Dangereux, aussi, mais moins que le métro. J’ai donc arrêté de taguer dans le métro dans les années 90 mais il y a eu une immense relève qui a repris le flambeau. À la base, c’était les mecs de Paris et ça s’est par la suite propagé en banlieue et dans la France entière. Même si j’ai arrêté pendant plusieurs années le tag et le graff, quand tu es dedans, tu ne peux pas oublier, c’est un truc qui ne te lâche pas.

drapeau 2012

Comment s’est fait l’évolution du graffiti à ton travail d’atelier ?
Il y a plusieurs étapes. La première comme je l’ai dit est celle où j’ai arrêté de taguer dans le métro. A cette époque déjà, j’aimais bien dessiner. De 1998 à 2006, je faisais des tags sur des bouts de nappes, sur des post-it, des cahiers et mes amis me demandaient si je n’en avais pas marre de tout le temps griffonner ! Ça m’a travaillé. Je continuais aussi à fréquenter des potes qui étaient dans le milieu du graffiti. Et si tu veux tout savoir, j’ai été ces 10 dernières années assistant d’artistes reconnus sur le marché du Street Art. Quant à moi, ma première toile date de 2008-2009. J’ai commencé par de petits formats sur lesquels je faisais des flops avec des bulles, des tags derrières, pour enchaîner avec des strates et des lignes de « punitions » jusqu’à saturation de la toile.

cosmos 2011

Peux-tu nous expliquer ton travail aujourd’hui ?
Je ne fais que du graffiti sur toile avec uniquement des tags, du lettrage dans un style abstrait. Je veux faire passer sur la toile mon passé de tagueur et de graffeur, car je considère ma peinture comme le prolongement de mon travail dans la rue, tel un leitmotiv. Un travail abstrait de jeté de peinture inspiré par Jackson Pollock. C’est selon moi une énergie intérieure qui doit faire ressentir énormément de positivité pour ceux qui regardent ma peinture. Je reproduis le côté répétitif, un jeu d’accumulation de tags comme Arman le faisait avec des objets, en privilégiant le travail des couleurs et du médium. En l’occurrence l’utilisation de l’acrylique et de l’encre sur toile est un rappel au matériel que j’utilisais quand j’étais un tagueur. Et puis la « punition » est un clin d’œil à notre passé souvent commun aux tagueurs, qui bien qu’intelligents étaient pour la majorité des marginaux et des cancres, qui ont plus souvent fréquentés les fonds de classe à recopier les mêmes lignes. Ceci explique cela… La « punition » est dans notre ADN ! (Sourire) Après, chacun comprend ce qu’il veut. Je vais donc utiliser des couleurs vives, claires, pour exprimer de la joie, de la chaleur ou inversement quelque chose de très sombre, vandale avec du noir et bleu. Cependant, comme tout artiste, je continue mes recherches, artistiquement je suis en pleine évolution notamment une dernière série entamée récemment sur des compositions abstraites superposant formes géométriques et dripping.

Entretiens-tu toujours des rapports avec des graffeurs ?
Oui, je vois toujours les graffeurs de l’époque et d’autres rencontrés plus récemment. Je suis encore un adepte du côté hip-hop du Graffiti. C’est un tout petit milieu, tout le monde se connaît, a son histoire, sa légende. Tout n’est pas dit sur internet. Après, ma vision des choses a évolué avec le temps, ce n’est pas le même qu’en 1989 où j’avais deux ans de graffiti. Maintenant, je m’intéresse à l’art contemporain, à de nombreux artistes, et j’ai un point de vue différent sur l’art, notamment sur le street art où il y a un peu tout et n’importe quoi. Je m’attarde sur ceux qui ont un vrai travail artistique avec une vraie démarche.