Le Mur de Berlin (1)

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Le mur de 3,5 m de hauteur courant sur 155 km autour de Berlin-Ouest n’est plus mais il reste encore dans certains quartiers du nouveau Berlin de grands tronçons où les artistes locaux comme ceux de passage ont laissé une signature, un dessin ou une peinture. Cette pratique du graffiti sur ce symbole de la guerre froide est ancienne : dès les années 70, les premières inscriptions politiques apparaissent avec le mouvement punk puis l’arrivée du graffiti en Allemagne et aux Pays-Bas, au début des années 80, intensifient le nombre de peintures sur les murs côté ouest.

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Ce phénomène s’amplifiera jusqu’à la chute du Mur en novembre 1989. Dans la décennie suivante, cette saignée dans la ville de Berlin va devenir un des spots incontournables en Europe : certains pans du Mur vont rejoindre des collections publiques et privées.

 


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Carcel Ixcotel

L’artiste Miss Veneno que nous vous avions présenté dans une interview précédente s’est rendue au Mexique pour réaliser des ateliers avec des détenus au Mexique dans l’Etat de Oaxaca. Une expérience unique que nous souhaitions partager avec vous… L’art rend libre !

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En 2015, l’association française « Tchapoulines » qui vient en aide à des familles défavorisées dans le bidonville de Oaxaca au Mexique, m’a invitée à les accompagner dans une de leurs missions afin que je réalise une initiation graffiti avec trois jeunes issus d’un milieu défavorisé. Ce fut pour moi l’occasion de découvrir pour la première fois ce pays ainsi que sa culture dont je suis littéralement tombée amoureuse. En octobre 2017, Je prends la décision de retourner à Oaxaca, seule cette fois-ci, dans un cadre plus personnel afin d’y retrouver mes amis rencontrés lors de ce premier voyage. Ce sont pour la plupart des graffeurs ou des graveurs. Yescka est l’un d’entre eux. Je l’ai contacté la première fois pour le rencontrer et peindre avec lui. Nous sommes devenus très ami et avons gardé le contact depuis. Il m’a invité entre temps à exposer à ses côtés lors d’une exposition collective en Californie en 2016 puis j’ai fait de même lors d’une exposition que j’ai monté à Nantes « Ayud’Arte ». Cet artiste pluridisciplinaire évolue à travers le monde pour dénoncer l’injustice grâce son art. Une sorte de révolutionnaire armé de sprays, pochoirs et gouges de linogravure et gravure sur bois.

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Lors de ce dernier voyage, Yescka m’a proposé de peindre avec lui dans la prison pour hommes « Carcel Santa María Ixcotel » de la ville de Oaxaca de Juarez durant El dia de los muertos (La fête des morts). J’ai tout de suite saisi l’occasion de participer à cette expérience inhabituelle. Il s’était auparavant entretenu avec le directeur de la prison pour lui parler de moi en me présentant en tant qu’artiste internationale de passage à Oaxaca. Le jour-J, nous nous rendons dans la prison. Nous faisons entrer le matériel dans un sac à dos (sprays, pochoirs). Après plusieurs contrôles d’identité et fouilles au corps, nous passons les dernières grilles et, à partir de ce moment, Yescka et moi, nous nous retrouvons au cœur de la prison dans la cour principale parmi tous les détenus. Etant donné que ce n’était pas un jour de visite, je vis le regard interrogatif des détenus se poser sur moi. Ma présence n’était pas vraiment prévue.

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Nous sommes habillés de couleurs les plus claires que nous avons pu trouver. Les couleurs sombres sont proscrites car elles rappellent l’uniforme des gardes. Les bijoux, les tenues pouvant attirer l’œil ou provoquer les détenus sont également interdits. Nous n’avons le droit que de garder un peu de pesos sur nous pour pouvoir manger dans la prison. Dans un premier temps, nous prenons connaissance d’un concours de slam réalisé pour les détenus à l’occasion de la fête des morts. Yescka et moi sommes invités à y assister. Nous nous retrouvons donc assis parmi tous les détenus face à un jury composé du personnel de la prison (psychologue, gardiens…) ainsi que le directeur. Les participants au concours se succèdent en lisant leurs textes écrits sur un bout de papier. Une partie des détenus n’ayant pu rentrer dans l’espace où nous nous trouvons reste derrière les barreaux et rient à la lecture des textes. Les prix sont décernés avec la remise en main d’un petit panier contenant des produits de première nécessité. (Shampoing, savons etc).

A l’intérieur de la prison, nous retrouvons César, un très bon ami à Yescka et moi-même, incarcéré à tort dans cette même prison depuis plus d’un an. Les retrouvailles sont fortes. Il n’était pas au courant de ma venue. Lui et d’autres détenus nous attendent. Nous n´avons pas beaucoup de temps pour peindre, les détenus doivent regagner leurs cellules à 17 heures. Vu l´heure tardive à laquelle nous sommes arrivés, nous ne bénéficions que de trois heures pour faire notre peinture. Nous ne perdons pas de temps et nous nous rendons directement sur le mur qui se trouve dans un escalier à l’entrée de l’atelier de gravure de la prison.

Etonnement, la gravure sur bois et plusieurs activités artistiques ou artisanales y sont autorisées. Le directeur de la prison a mis en place, cette dernière année, beaucoup de choses pour améliorer les conditions au sein de l’établissement pénitencier. Nous reprenons l’idée d’une des dernières gravures de notre ami artiste César en l’adaptant à notre style et en y apportant nos idées. Elle représente un cœur (l’organe) dans une cage à oiseaux brisée, laissant s’échapper des oiseaux. La gravure de César s’appelle : « J’ai trouvé la paix au cœur de la tempête ». Nous avons pu grâce à cette peinture mettre en avant le travail de notre ami, soutenir en quelque sorte les prisonniers en nous mettant à leur place le temps d’une journée et en décrivant un ressenti, un état d’esprit qu’ils peuvent avoir lorsqu’ils sont incarcérés et nous avons apporté de la couleur à ces murs moroses.

Les bruits de clés ouvrant les barreaux, les annonces aux haut-parleurs ainsi que les cris des détenus nous accompagnent tout au long de notre peinture. Une ambiance très particulière règne. Les détenus défilent derrière nous, ils s’interrogent et sont en même temps contents de cette intervention. La directrice des ressources humaines est venue prendre quelques photos car nous n’avions pas le droit d’avoir nos téléphones sur nous.

Oscar, un des détenus, s’est énormément impliqué dans la réalisation de la peinture. Deux autres ont aidé à la découpe des pochoirs de Yescka. De cette manière nous avons pu être efficace et terminer plus vite que dans les temps. Oscar a voulu par la suite nous montrer sa cellule. Nous visitons cette petite pièce exiguë dans laquelle nous ne pouvons pas tous rentrer en même temps. La prison est très vieille et n’est pas grande. C’est au tour de César de nous faire découvrir sa cellule… A la vue de cet espace dans lequel évolue mon ami depuis maintenant un an, j’ai le cœur serré. La cellule ne fait pas plus de deux mètres sur deux et ne contient qu’un bloc en béton sur lequel est posé un petit matelas. J’ai l’impression de voir un matelas conçu pour un enfant tellement il est petit. César me fait remarquer accroché sur son mur une photo du graffiti que j’ai réalisé l’été dernier avec mon crew le CNN199 en son honneur. Nous avions repris son travail de graveur pour l’adapter en  graffiti ainsi qu’un portrait du révolutionnaire Emiliano Zapata. Le lettrage disait : « Se fuerte Cesar » (Sois fort César). L’idée que notre graffiti lui donne un peu de force tous les jours dans cet enfer m’a réchauffé le cœur.

J’ai eu l’occasion de rencontrer le seul tatoueur de la prison. Dans le couloir où nous avons peint, il s’est approché de moi et m’a sorti de sous sa veste sa machine à tatouer. Il m’explique qu’il l’a fabriqué entièrement avec un briquet qu’il a complètement démonté. Je lui demande si je peux voir son travail et le type à côté de nous soulève la manche de sa veste pour me montrer son bras tatoué. Là, je découvre un travail de dingue et je réalise qu’il a été fait grâce à un pauvre briquet…

En ce qui concerne l’atelier de gravure au sein de la prison : Atelier Graphique Siqueiros.

Le Mexique a une longue tradition graphique. Les crânes de José Guadalupe Posada, les graphismes politiques de l’atelier « Grafica populaire », le graphique du mouvement étudiant de 1968, les gravures du collectif ASARO (mouvement populaire de 2006 à Oaxaca). La capitale de l’état a plus de 50 ateliers dédiés à la production graphique, ainsi que plus de 120 presses pour la gravure dans l’état. Dans ce contexte, il n’est pas un hasard si dans la prison d’état de Oaxaca on peut trouver un atelier de gravure. Le premier de ce type à avoir été monté dans tout le pays. Un projet soutenu par la sous-secrétaire de la prévention et de la réinsertion sociale de l’État, Lic. María Concepción Tovar Monreal, le directeur de la prison, Lic. José López Jarquín, et leurs équipes respectives, qui ont pris en compte l’art qui est généré dans la prison.

De nombreux détenus consacrent un temps à la réalisation de dessins, peintures, gravures sur zinc, sur bois et à la sculpture. Plusieurs d’entre eux combinent ces activités avec la fabrication de sacs en plastique et des ballons de football au sein de la prison. En plus de l’atelier de gravure de César, un atelier de peinture murale réalisé par Yescka et un atelier de dessin réalisé par Jason Pfohl ont été développés. Beaucoup de gens ont participé à l’ouverture de l’atelier Gráfica Siqueiros au sein de la prison. Des autorités, des artistes et des ateliers de la ville ont soutenu et apporté leur contribution avec des dons de matériel. Les détenus eux-mêmes ont aussi soutenu le projet avec des feuilles, des marqueurs et des gouges. Gráfica Siqueiros tire son nom de l’artiste mexicain David Alfaro Siqueiros qui a été détenu plusieurs fois au pénitencier de Lecumberri à Mexico. Au cours d’un de ses séjours, il a réalisé une série de 13 gravures sur bois. Nous avons donc naturellement décidé de lui rendre hommage en donnant à l’atelier ce nom.

Texte et photographies : Veneno

Images : Siqueiros Atelier graphique, Cereso de Santa Maria Ixcotel, Oaxaca

Les personnes ayant participé au projet : Alberto Luján “El Chivo”, Andrés Cancio Cisneros, Andrés Huitron,
C. Carreño, César Chávez,
Fermín Burgoa,
Isidro López Contreras,
Jiménez,
Joel Pérez Hernandez,
Luís Miguel Martínez Aquino, Marcos López Venegas,
Oscar Vásquez Montealegre,
Sergio David Morales Aquino, “El Woody”, Vidal Ambrosio Barrita, Zair Alvarez, Eduardo Aguilar Gamboa et Noemí Langle


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RIP Meo

C’est avec une grande émotion que je viens d’apprendre la disparition de Myles Carter aka MEO COP. J’ai passé beaucoup de temps avec lui à la fin des années 80 et au début des années 90, c’était un gars bien et toujours rieur. Une pensée pour sa famille et ses proches !

Maintenant que tu es parti dans d’autres cieux, je te souhaite un repos éternel !
Repose en paix mon ami.

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It is with great emotion that I have just learned of the disappearance of Myles Carter aka MEO COP.I spent a lot of time with him in the late 80s and early 90s, he was a good guy and always laughing.A thought for his family and loved ones!

Now you are in Heaven and wish you an eternal rest!
RIP my friend.

Disek, le graffeur voyageur

Après avoir arpenté le monde pendant deux ans, DISEK pose ses valises à la Réunion. Originaire de Paris, le graffiti est devenu pour lui un échappatoire. Il parcourt les rues de l’île pendant huit mois à la recherche de murs où ces couleurs gravitent entre explosion graphique et méli-mélo de lettres.

– Qui es-tu ? Blaze, depuis quand graffes-tu, d’où viens-tu ?
Disek, j’ai grandi en banlieue parisienne et j’ai commencé à taguer en 1997

– Pourquoi le graffiti ?
Quand j’ai commencé j’étais paumé, j’avais l’impression d’errer dans la société sans y trouver ma place. En éclatant les rues j’avais l’impression de balancer  ma rage sur les murs, de crier « je suis là » à un système qui me snobait. Quand tu vis dans une grande ville c’est vraiment impersonnel, t’es juste un anonyme dans la masse… le graffiti c’est un peu un moyen de pas te laisser bouffer par tout ça, une manière de te sentir exister dans un endroit où tout le monde n’est personne.  Aujourd’hui les raisons qui me poussent à sortir peindre ont changées, mais ça reste un échappatoire.

– En crew ou seul ? et pourquoi ?
A part avec quelques personnes avec qui j’ai mes habitudes, dans la rue je préfère peindre seul. J’ai eu plusieurs crews par le passé, mais aujourd’hui je me suis affranchi de tout ça. J’ai pas besoin d’un truc formel pour savoir qui sont mes amis.

– Depuis quand es-tu à la Réunion ? Et pourquoi ?
Ça va faire huit mois que je suis à la Réunion. Je cherchais un endroit ou me poser après presque deux ans à parcourir le monde. J’avais rencontré pas mal de gens qui m’avaient fait l’éloge de l’ile… le vivre ensemble ça me parlait…  Je me suis dit ça vaut le coup d’aller voir.

– Le graffiti à la Réunion c’est comment ?
Ahah… le graffiti à la Réunion c’est plutôt détendu : jusque-là tous les graffeurs que j’ai rencontré sont bonne ambiance et peindre dans la rue reste quand même assez facile… Il y a vraiment un bon accueil et les gens sont assez ouverts, même quand tu ne fais que des lettres. Évidement  il y a toujours des exceptions, comme ce jour où une fan de street-art zélée et une ancienne galeriste, nous ont « poukave » et envoyé la police..  Ce qui est marrant, c’est de voir que les gens qui n’ont rien à voir avec le mouvement t’encouragent, et que ceux qui gravitent autour, essaient de te mettre des bâtons dans les roues.

– Vandale ou pas ? Pourquoi ?
Perso, l’ile est magnifique et les gens qui y habitent sont plutôt cools, du coup je me vois pas saccager la rue… je trouve que le lieu ne s’y prête pas. On est assez loin des grandes tours de béton et de l’ambiance de merde qui te donnent envie de tout défoncer. Maintenant faire un mur à l’arrache ça reste la partie la plus marrante du truc… mais pour être franc, si tu fais de la couleur, t’as beau taper la rue en pleine journée, à moins de tomber sur un proprio « véner », le risque reste très limité.. t’es pas en train de braquer une banque, c’est juste un peu de peinture sur un mur…

– Ton ressenti sur l’évolution du graffiti en général ?
Le graffiti a beaucoup changé. Le street-art est arrivé et a tout démocratisé. Avant on se faisait insulter dans la rue, maintenant les gens viennent te remercier pour la couleur. C’est aussi beaucoup moins caillera qu’avant, c’est devenu un truc à la mode et ça attire un peu tout et n’importe quoi… pas mal de gens qui n’ont jamais touché une bombe de leur vie mais qui veulent t’apprendre ce qu’est le graffiti.. bref la peinture j’préfère en faire qu’en parler.

Crédit photo : Disek

L’art urbain, à corps perdu

Les artistes urbains impriment la rue de leur présence. Les zinzins du graffiti qui prennent des risques démesurés par amour de leurs « blazes », comme les pochoiristes les plus sages, laissent sur les lieux mêmes l’empreinte de leur passage et de leurs corps présents sous différentes formes. Petite exploration des corps à travers quelques célébrités du genre.

Richard Hambleton, Shadowman, 1981-1982 © 2014 Hank O’Neal; Courtesy of Woodward Gallery, NYC

Le hip-hop, un corps fragile 
Le mouvement hip-hop a permis d’exporter le tag et le graff hors de ses frontières des États-Unis ; tous les livres, articles, reportages en tous genres sont unanimes là-dessus. Sans tomber dans un raccourci qui ferait du graffiti l’apanage du hip-hop – ça serait oublier que les pionniers de Philadelphie et New York apposaient leurs signatures avant les block parties – cette constatation se vérifie facilement. La tournée « New York City Rap » en Europe, les films Wild Style et Beat Street[1]pour ne citer qu’eux, en ont fait un lieu commun. Plus grand monde n’ignore non plus que JoeyStarr était Bboy[2]avant de devenir le bad boy préféré des médias. Joey taguait et dansait en effet. On lui a fait souvent répété sur les plateaux TV. Il a connu une époque où la danse, le graff, la musique, le rap faisaient corps. Membres, rétines, tympans et souffle s’articulaient chez les Bboys. Le hip-hop avec ses différents organes activait une mécanique d’ensemble. A cet égard il correspond au schéma général d’un corps. Un corps attaché au mouvement de la vie.
Le corps du hip-hop s’est rapidement démantelé. Pour Mode 2, qui a assisté depuis Londres à l’émergence de ce mouvement, « la séparation qui s’est faite vient essentiellement de l’industrie du disque, dont les dirigeants se sont fait passer pour des mécènes aux yeux des rappeurs. Ils ne sont là que pour rafler et homogénéiser cette musique. »[3] Le profit a balayé la diversité. Dès lors l’interaction des disciplines-membres du hip-hop est restée particulière à la génération des pionniers. Ainsi comme JoeyStarr, le graffeur Darco dansait à ses débuts. Ce rare point commun que l’on peut trouver entre le chanteur des NTM et le peintre Franco-Allemand des FBI montre que le corps, ici humain et individuel, a été leur premier outil d’expression et d’exploration du hip-hop. Comme pour d’autres, la danse leur a insufflé une attitude, une manière d’être qui les rendait différents de la norme; « Attitude » dans son sens le plus américain désignant le comportement de l’esclave rebelle[4].

La bitch, égérie du capitalisme

Concernant le graffiti, la norme a eu raison de lui sur bien des aspects. Les médias et la publicité[5]l’ayant largement promu à ses débuts, on aurait d’ailleurs du mal à comprendre qu’il en soit autrement. Ajouté à cela une absence volontaire de message au profit d’un nom (un tag), on explique mieux pourquoi le graffiti n’est pas une expression artistique révolutionnaire au sens politique. Dans ces conditions il est difficile de s’étonner de la prégnance des clichés publicitaires et de la pornographie dans l’image du corps féminin, même si on peut la déplorer.

Ce qu’il convient d’appeler « graffiti on girls » est le bon exemple de l’absorption des codes de la pornographie chez certains graffeurs: un phénomène que la publicité avait déjà utilisé à la fin des années 1990 pour la tendance « porno chic ». En soi peindre sur le corps d’une femme n’a rien de pornographique. Ҫa le devient quand la mise en scène photographique de ce corps le rabaisse physiquement, que la peinture s’apparente à de la salissure, et la salissure à de la semence luisante, que l’image hyperréaliste ausculte la chair et que le point de vue est du côté du voyeur, du pénétrant. Dans sa démarche, le graffeur prend le contrôle du corps qu’il marque, le dépossède de son identité pour en faire celui d’une bitch[6]. C’est ce que l’auteur Xavier Deleu nomme un « porno-graphisme », c’est-à-dire une récupération des codes graphiques des films classés X[7]. Une esthétique vendeuse que le capitalisme a fait sienne. Alors pubards, graffeurs, même combat ?

Le geste répété du tagueur

La « tyrannie de la publicité » consiste à quadriller le territoire[8]. C’est également le projet du tagueur. Ce point nous amène à un aspect plus spécifique au graffiti que celui des filles nues évoquées plus haut, et c’est tant mieux. Le tagueur, poussé par son désir d’être partout, s’engage sur un chemin qu’il balise en répétant son nom. Mais à la différence d’un panneau publicitaire, son tag est directement lié au travail du geste qui rend à chaque fois un résultat unique. Ce goût pour la graphie explique pourquoi les tagueurs peuvent choisir des noms qui n’ont pas de signification particulière, qui sont des prétextes à la répétition. Or cette répétition est liée à la notion de style, essentielle pour un tagueur. Pour Dize « […] la distinction qui existe entre un tag qui a du style et un autre qui n’en a pas est facile à faire. Un bon tag fait généralement référence à des lettres utilisées régulièrement. C’est en cela que le tag peut se rapprocher des figures de skate. Certains mecs vont rentrer des lettres et d’autres n’y arriveront pas. C’est à son geste qu’on remarquera qu’un taggeur pose depuis longtemps ou pas. »[9].

Si un tag répété manuellement ne peut être confondu avec un tag photocopié, c’est aussi parce que les outils et les supports varient. On pourrait distinguer deux catégories d’outils qui servent à taguer: ceux qui établissent un contact direct avec le support, et ceux qui établissent un contact  indirect. Les premiers sont les pierres, les marqueurs, les rouleaux qui rayent, frottent, brossent. La main qui les guide ressent les qualités du support que son geste explore. Ce dernier en sera modifié suivant si la surface est lisse ou rugueuse, poussiéreuse ou dégagée, le matériau dur ou tendre. Dans le corps entier ces sensations résonnent. La deuxième catégorie d’outils, ceux qui établissent un contact indirect avec le support, concerne la famille de la bombe aérosol et par extension les pulvérisateurs utilisés initialement dans la jardinerie ou les extincteurs remplis de peinture. Dans leur utilisation, le geste se libère des principales caractéristiques physiques propres au support pour se décupler (dépassant parfois de très loin la taille humaine comme lorsqu’ un extincteur sert d’outil). Dans ses mouvements le corps tout entier est sollicité, suivant la chorégraphie du signe en train de se tracer.

Espaces de vanité : le corps à l’échelle de la ville

La maîtrise du corps que le geste induit doit s’adapter également à des conditions particulières de travail. Pressé par la peur du gendarme, le tagueur va adapter sa vitesse d’exécution en fonction de sa visibilité dans l’espace où il intervient. Allongé sur le toit d’un immeuble, il va devoir peindre ses lettres la tête à l’envers, au-dessus du vide. Parmi ceux qui vont au plus près des limites de leurs corps dans leur pratique du graffiti, il faut citer les pichadoresde São Paulo[10]. Pour eux tous les moyens sont bons pour tracer le plus haut possible leurs lettres : ils s’empilent  debout les uns sur les autres pour former des échelles humaines, escaladent les façades des grands immeubles. Mais les graffeurs « vandales » le savent : les dangers physiques et ceux de la répression sont réels. À des degrés différents – de l’éraflure à la chute mortelle, des Travaux d’Intérêts Généraux à la prison – ils privent le corps de sa liberté de mouvement et de son pouvoir de signer l’espace urbain.

Même sans ces contraintes, on peut penser que le projet d’apparaître partout est en soi une entreprise vaine. D’abord parce que « partout » désigne un espace infini, jamais atteint. D’ailleurs l’usage que l’on fera du terme fait varier du tout au tout son extension: entre être partout dans une ville et être partout dans toutes les villes du monde, il y a un pas. Ensuite, rappelons-le, il s’agit d’œuvres par essence éphémères. Apposées avec le seul consentement de son exécutant, elles ne tarderont pas à être effacées. Paradoxalement ces facteurs contribuent à faire grandir un désir d’ubiquité. Un jeu perdu d’avance qui semble avoir comme véritable but d’aller au-delà de ses propres limites et de rentrer en compétition avec les autres writers. « Vanité » au sens pictural du terme, mais vanité à rebours, qui se voudrait éternelle en dépit de tout ce qui la condamne.

Le corps de l’artiste

Ayant atteint leurs limites dans la rue, certains artistes perdurent grâce au réseau traditionnel de l’art. Les marchands, collectionneurs, théoriciens se chargent de relayer leur travail, de le diffuser par différents médias. L’artiste n’expose plus autant physiquement son corps aux dangers du dehors, il expose des objets à l’abri des galeries. Ses actions in situ se font rares. Il les poursuit néanmoins par plaisir et pour satisfaire les amateurs de street art, en changeant les conditions de ses interventions. Depuis sa condamnation en 1992, le célèbre pochoiriste Blek le Rat s’est assagi : « Je continue à peindre les murs à la bombe mais sur des murs légaux. Sinon, je colle des affiches que je travaille préalablement dans mon atelier. Vous ne pouvez pas risquer continuellement des sanctions qui dépassent la mesure. J’ai l’impression que l’État craint plus les graffiteurs que les dealers ! »[11]

D’autres artistes déjà établis dans le marché du street art revendiquent plus franchement leurs actions illégales et les intègrent pleinement à leur démarche. Le premier artiste street art à avoir décroché le million[12], Banksy – qui reconnaît en Blek son père spirituel – alimente régulièrement la presse de ses coups d’éclats. Avec une maîtrise parfaite de sa communication, il construit un feuilleton médiatique où le mystère de son identité reste soigneusement gardé. Car Banksy n’a pas de visage. Il exploite le fantasme du graffiteur clandestin et marginal répandu chez le grand public, dans la veine du polar Rap Killer[13]. Plus qu’il ne se protège de la police, le fantôme Banksy fait parler de lui.

 

Banksy © Photo by RomanyWG

Il arrive également que les masques tombent. Autrefois Zevs liquidait froidement les mannequins des publicités en leur administrant un point rouge de peinture dégoulinante sur le front. Le visage caché par un bas léopard, il  créait la panique en kidnappant le mannequin d’une publicité géante imprimée sur une bâche en plein Berlin ; après avoir découpé puis enlevé la silhouette sensuelle, il alla jusqu’à réclamer une rançon auprès de l’annonceur[14]. Détournant les images commerciales du corps ainsi que les marques des multinationales, c’est encore lui qui avait apposé un logo de Chanel dégoulinant à Hong-Kong ; cette action lui avait d’ailleurs valu une peine de prison avec sursis[15]. Aujourd’hui Zevs à un visage – « j’ai enlevé le bas, je montre le haut » déclare-t-il[16]– et un nom : Aguirre Schwarz. Il parle désormais de son passé sans mise en scène, concède à son public une proximité. Dans le corps à corps qu’il a engagé avec les marques, son visage humain nous renvoie naturellement à sa vulnérabilité. Il était Superman et le voici David.

© Zevs

 

© Zevs

Le corps dans l’espace, sa représentation en quelques exemples

D’une génération antérieure à Zevs, le Canadien Richard Hambleton peuplait les rues de grandes silhouettes humaines peintes en noir. Les Shadow Men, dont les membres semblent se prolonger à l’infini par les effets de giclures et de coulures verticales, atteignent à la fois la terre et le ciel. Suspendues dans le vide, projetées violemment, les ombres ressemblent à des corps qui, brûlés de l’intérieur, ont fini par imploser. L’œuvre d’Hambleton a marqué les esprits des pionniers du street art. D’abord par sa puissance et aussi par sa présence puisque l’artiste a travaillé aussi bien sur les façades de New-York que celles d’Europe, où il se rend au début des années 1980. Pour Blek le Rat, c’est le premier artiste à avoir exporté son travail à l’étranger[17]. Quant à Jérôme Mesnager, qui préfère peindre des corps blancs, il raconte une promenade à Rome en 1984 « Dans les rues, en noir, les silhouettes giclées de Richard Hambleton me narguent… je veux que mes peintures soient vues autant que les siennes. »[18] Pour rester dans les désormais « classiques » de l’art urbain, les Éphémères de Gérard Zlotykamien font référence à la fois aux camps de concentration et au bombardement d’Hiroshima. Avec simplicité et maîtrise de son geste, il trace à la bombe aérosol des signes de corps (sans effet de vraisemblance) prêts à disparaître, aspirés par l’espace qu’ils contournent. Le visage, réduit à quelques cercles, est souvent dissocié du reste du corps qui préserve des surfaces ouvertes au vide. Zlotykamien a mis en évidence le thème de l’Homme dans l’espace à la Fondation Cartier. Il était alors intervenu sur une baie vitrée, apposant ses dessins sur plusieurs mètres de haut : « Tout l’ensemble c’est l’Homme dans l’espace, mais il peut être perdu dans une ville, il peut être perdu quelque part»[19]. Et le support transparent, en permettant au spectateur une observation de son œuvre modifiée par la variation de la lumière du jour, apporte une temporalité à ses figures. « A certains endroits, la bombe avait laissé des marques correspondant aux ombres des objets que son éclair avait illuminés. […] On découvrit aussi des silhouettes humaines sur des murs, comme des négatifs de photos. Au centre de l’explosion, sur le pont qui se situe près du Musée des sciences, un homme et sa charrette avaient été projetés sous la forme d’une ombre précise montrant que l’homme était sur le point de fouetter son cheval au moment où l’explosion les avait littéralement désintégrés…»[20] Ainsi écrivait John Hersey, un des premiers journalistes à se rendre à Hiroshima après l’explosion de la bombe atomique (6 août 1945). Gérard Zlotykamien avait cinq ans et Ernest Pignon-Ernest, trois. Génération de l’atome, l’horreur de la bombe et des corps massacrés les ont fait réagir.  Ce sujet est même le point de départ du travail in situ d’Ernest Pignon-Ernest. Il date sa première intervention in situ autour du centre de recherche de frappe atomique, sur le plateau d’Albion, en 1966. Avec le souvenir des images d’Hiroshima, il réalise plusieurs pochoirs d’ombres humaines grandeur nature dans l’espace ; c’est son premier « parcours ». Ce terme qu’il emploie pour caractériser ses démarches in situ, implique une relation au corps à plusieurs niveaux : l’artiste au travail est physiquement en mouvement, allant à la rencontre du spectateur à qui il renvoie une ombre. Cette rencontre entre l’artiste et le spectateur, passant par le signe donné au regard, est centrale dans l’art dans l’espace public. Par l’intermédiaire des images qui lui sont offertes, le spectateur va prendre conscience de certains aspects de l’endroit qui les porte (plastiques, architecturaux, historiques, sociaux, politiques, poétiques…) et qui le porte, lui aussi. Avec l’entière liberté de refuser l’invitation à la découverte.

Notes :

  1. « New York City Rap » (1982), tournée regroupant Afrika Bambaataa, les danseurs du Rock Steady Crew, Futura 2OOO. Wild Style (1983) et Beat Street(1984), films de Charlie Ahearn et Stan Lathan
  2. Bboy désigne un danseur de hip-hop et par extension un adepte de ce mouvement, et de ses disciplines
  3. Radikal n°54 Juillet-Août 2001, page 30
  4.  Christian Béthune, Pour une esthétique du rap, Klincksieck, 2004  
  5. Comme par exemple la campagne publicitaire de la RATP avec Futura 2OOO (1984) 
  6.  « Salope » en Français. Terme répandu notamment dans le rap US. 
  7.  Xavier Deleu, Le consensus pornographique, Mango Document, 2002         
  8. Ibid.   
  9. JulienMalland et Iorgos Pavlopoulos, Dize Warmstyle Dizaster, Alternatives/L’œil d’Horus, 2005 p44          
  10. Tristan Manco, Graffiti Brasil, Thames & Hudson, 2OO5
  11. http://www.artistikrezo.com/art/street-art/blek-le-rat-interview.html (dernière consultation le 6 mars 2014)
  12. 1,23 millions le 14 février 2008 à Sotheby’s pour Keep it Spotless 
  13. Fred Chéreau, Rap Killer, Fleuve noir, 1993
  14. Bernard Fontaine, Graffiti, une histoire en images, Eyrolles, 2011
  15. http://www.lesinrocks.com/2009/08/26/actualite/societe/rencontre-avec-zevs-artiste-francais-arrete-a-hong-kong-1138020/ (dernière consultation le 6 mars 2014)       
  16.  http://canalstreet.canalplus.fr/emissions/interviews-arts/interview-de-zevs  (dernière consultation le 6 mars 2014)
  17. Bernard Fontaine, Graffiti, une histoire en images, Eyrolles, 2011
  18. Jérôme Mesnager, Ma vie en blanc, Le Voyageur Editions, 2010, p.70
  19. Interview de Gérard Zlotykamien par La Fondation Cartier (exposition « Né dans la rue » du 7 juillet au 29 novembre 2009) http://www.dailymotion.com/video/xakxuy_gerard-zlotykamien-les-ephemeres_creation (dernière consultation le 6 mars 2014)
  20. John Hersey, Hiroshima, Alfred A. Knopf, 1946 (extrait paru dans Le Monde Diplomatique en août 2005)