KONIX et les débuts du graff à la Réunion

KONIX fait parti de ceux qui ont permis au graffiti de se développer sur les murs de la Réunion (974). Il regarde l’évolution du graffiti depuis les années 90s et il a beaucoup à nous dire.

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Présentes-toi en quelques mots.
Hello my name is KONIX, je représente mon quartier Les Camélias à St-Denis de la Réunion, quartier Nord, à l’ancienne, fier de mes Racines. J’ai vu et j’ai participé au lancement de la « vraie » culture Graffiti à la Réunion.

Quand et comment as-tu découvert le graffiti ?
K : Tu débarques fraichement du collège, t’arrives chez les grands et boom tu vois des « Écritures » sur les murs des salles, des : « STUN FOR MAD ». Je ne savais pas ce que c’était mais je trouvais ça hyper fun ! Comme tout le monde j’ai un pote qui connaît tout sur tout et qui m’explique que ce sont des tags, des pseudos laissés par des mecs sur les murs… Mais la grosse claque allait arriver, c’était les BLOCK LETTERS de « SKUO » un peu partout à Saint-Denis et dans l’ouest aussi…

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Est-ce que le hip-hop est quelque chose qui te parle ? Si oui, est-il indispensable pour être dans ce milieu ?
K : Oui le HH me parle car à l’époque tous les jeunes qui aimaient cette culture se retrouvaient dans le quartier Saint-Jacques (Sainte-Clotilde, Réunion). Tout le monde y était : danseurs, tagueurs, graffeurs, DJs, rappeurs, toasters, coiffeurs … on se côtoyait tous. Je dirais même que si personne ne dansait ou était DJ, tout le monde taguait aux poscas…oui je sais ça parait fou mais « this is the truth » !

Si tu avais un historique à faire sur le graffiti à la Réunion, quels noms, styles et générations en ressortiraient ?
K : Attention les noms que je vais citer ne sont pas exhaustifs, par avance ne vous offusquez pas si j’en oublie certains. Les premiers tags : MAD, STUN, mais ils ne taguaient que dans le lycée. Bien sûr il y a eu SKUO, les ONE POSSE (KARTER, ESCRO et caetera) qui représentaient le Chaudron. NGS, MMC représentaient bas de la Rivière. Il y avait LUZ de la ruelle pavée, les AEP avec REK des Camélias, CSA, CEA, DCA, Jace/ADN du Sud. Plus tard LSA, NSK, OCB… c’était une époque de ouf ! La BAC n’existait pas encore et tous ces boys/badboys se retrouvaient les mercredis sur les marches d’un magasin dans le centre-ville. C’était un peu chaud, les embrouilles et les claques arrivaient vite pour un oui pour un non, les jeunes marchaient en bande. Je me rappelle des bagarres sur le terrain de basket-ball : des aiglons avec des supporteurs sudistes. L’arrivé de la BAC à la Réunion a fini par éliminer ce « Hot spot » des délinquants juvénile de la capitale.

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Le graffiti dans les années 90 et maintenant ? (différences, évolutions, etc.)
K : Purée ils ont mis de la « stevia bio » dans le graffiti aujourd’hui ! Ce n’est que mon avis personnel, mais déjà qu’à l’époque les médias faisaient l’amalgame volontairement entre graff et tag, voilà qu’ils ont finalement trouvé le terme le plus aseptisant: STREET-ART! Le graffiti Réunionnais est né dans les quartiers défavorisés de Saint-Denis, ruelle pavée, bas de la rivière; Camélias, Chaudron, ce n’était pas un milieu de mafieux ni de gangsters, mais les baffes se perdaient assez rapidement. Ce que je veux dire c’est que le graffiti doit garder son côté rude, sauvage, rugueux. Aujourd’hui même les vandales du 974 font des Lettres arrondies, passent partout, Bisounours,… où sont passés le côtés pointus, tranchants, hardcore, sales du graff ?! Alors je ne te parle même pas des graffs autorisés… Je comprends qu’il faut payer les factures, que le graffiti est assez ouvert pour accepter tous les styles, mais je crois que le terme STREET ART est en train de tuer le graffiti, ami graffeur (si tu pense que tu es un artiste), va faire un tour au Louvre, arrête-toi devant Le radeau de la Méduse, prend ta claque et revient faire du vrai graffiti ! Bordel ! Sinon oui le niveau a super bien progressé localement, le matos permet de faire des trucs de ouf ! Mais au lieu de faire des trucs de ouf certains préfèrent faire des bisounours pour plaire aux mairies et avoir les contrats !

On se recentre un peu sur toi, où et quand as-tu posé ta première pièce ?
K : En 89 ou 90, les danseurs du crew CEA « Cartonneurs en action » où j’étais à l’époque (BIG up CHARO et MAXI) avaient remporté un concours de danse, la récompense : un gros sac de bombes de peinture. Le soir même MAXI, JACE et moi-même décidons de poser un truc. La nuit tombée, vers Champs Fleuri, on commence à poser, en à peine 5 minutes JACE avait fini et nous dit bye bye, c’est la claque, je me rend compte qu’on n’est pas au niveau. On continue notre graff en impro total, juste quand on termine et qu’on va se casser, les condés nous tombent dessus! Ils nous prennent la tête, nous font la leçon, tout ce qu’un ado adore (rire). Mais ils finissent par nous dire qu’ils gardent le sac de bombes et qu’on peut partir, perso l’adrénaline commençait à redescendre et c’est à ce moment que MAXI s’énerve et engueule les keufs : on est dans un pays libre, les droits d’expression etc. Je nous voyais déjà au cachot, finalement le chef nous dit qu’on peut partir et garder les bombes mais qu’il ne nous croise plus ! J’ai passé ma jeunesse à me doper à l’adrénaline !

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Comment décrirais-tu ton parcours dans le graffiti ?
K : C’était le début du graffiti à la Réunion, localement il n’y avait pas de magazines pas de livres dédiés aux graffiti disponibles. Les meilleurs poseurs locaux étaient ceux qui avaient acheté « Spraycan Art » lors d’un voyage en Métropole… Nous les seuls trucs qui nous sauvaient, c’était les quelques rares photos récupérées dans les premiers reportages sur le graffiti publiées dans les magazines people comme Paris-Match.

Il y avaient aussi les mecs qui avaient grandi à Paris et qui étaient de retour au bled, ils avaient un pur style Parisien en Tags. J’ai beaucoup été influencé par le style de BAKER, c’était pour moi la grosse claque en gueuta ! Plus tard les « intox » et le « Paris Tonkar » ont fini par arriver sur l’ile, cela a permis de booster le niveau du graffiti local. Alors forcément mon parcours dans le graffiti et la quête du style fut assez rude, mais il fût authentique; Big up à tous mes anciens frères d’armes, amies, ennemis…

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Pourquoi le graffiti ?
K : J’ai été piégé (rire), mon pote Maxi m’a mis au défi de reproduire un tag au marqueur, quand j’ai essayé, j’ai vite compris que ce n’était pas aussi facile de reproduire ces écritures. Étant un challenger, j’ai travaillé mes tags, du coup, j’ai été immergé dans la culture graffiti jusqu’au cou sans même m’en rendre compte.

Es-tu dans un crew ? Si oui, lequel et historique (date de création, combien de membre et leur blaze) Si non, pourquoi ?
K : La culture graffiti originelle dont je suis issu fait que forcement je suis dans un crew, LSA CREW. LSA existait déjà, je m’entendais bien avec ces mecs donc j’ai fini par intégrer le crew. Je risque d’oublier des blases mais il y avait : ATROS/MEARS, SKYNER, SEAN, MEA, il me revient un visage mais pas le blase, si quelqu’un s’en rappelle, je vais laisser un blanc pour noter son nom (_________________)(rires).Ensuite il y a eu KONIX et EKO.

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Est-ce que la Réunion est un lieu qui aspire au graffiti ?
K : Notre ile est incontestablement une terre de graffiti !

Des expositions, projets en cours ?
K : Perso, exposer ce n’est pas cette facette du graffiti qui m’intéresse le plus. Par contre il y a un gros travail de mémoire à faire sur le graffiti à la Réunion. J’ai attendu longtemps pour qu’un ancien le fasse mais comme personne ne le fait, je finis par penser que cette tache m’incombe ! Si les nouvelles générations ne savent pas d’où vient cette culture Graffiti ils risquent de se perdre dans les limbes du street art, déjà que même les anciens s’y perdent. Sinon j’aimerais bien travailler sur un festival graffiti international qui se déroulerait sur notre petit caillou, mais la force est plus forte du côté obscur.

Photos : KONIX x LSA Crew

Interview de Lego

VANDALE UN JOUR, VANDALE TOUJOURS

A la recherche d’adrénaline et loin d’être égocentrique, LEGO du TEA CREW est graffeur depuis plus de 10 ans. Spontané et passionné, il impose ses couleurs sur les murs gris de l’île de la Réunion. LEGO découvre le graffiti à la Saline dans l’ouest de l’île aux alentours des années 1998 – 1999. Inspiré par les magazines de graffiti ou encore internet, l’artiste découvre les DMV avec des fresques riches en technique et style, les Wildboys ou encore le MAC crew. La motivation se renforce d’autant plus grâce aux 1UP, VMD :

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LEGO : Au passage kasdedi à mon pote BREAD. Les artistes locaux m’ont aussi beaucoup inspiré tels que CPK crew, PRC crew, RAZIA, JACE, LIZRE qui envoyaient du pâté et bien d’autres encore !

Il se faisait appeler BARJO dans ses premières années de graffiti, malheureusement il se fait attraper par la police et subit un redressement et une délation. Mais impossible pour lui de s’arrêter là :

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L : Comme je venais de me faire gauler, j’ai dû changer de pseudo. J’ai choisi GOLE. J’ai
inversé les syllabes et je me suis rendu compte que ça faisait LEGO. J’aimais bien l’assonance. J’ai donc commencé à m’intéresser à l’égo. Celui qui fait parti de nous et vu que pour moi le graffiti était quelque chose de très égocentrique, j’ai trouvé ça intéressant de l’afficher aux quatre coins de l’île, mais aussi à l’étranger.

Graffer pour le plaisir est sa principale occupation. Cependant les années ont passé, l’expérience et les contacts faits, LEGO aborde différemment sa passion en ouvrant les portes des galeries. Mais l’appel de l’essence du graffiti même est trop fort : le vandalisme. C’est ce qui l’anime pourquoi ? :

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L : L’adrénaline ! Oui ! L’adrénaline c’est bon ! J’aime le fait que ce soit placé là, comme une publicité, imposée ! Juste pour vos yeux, que ça vous plaise ou non. C’est plus instinctif, le trait doit être rapide, propre et efficace. Tout ça en peu de temps, c’est génial ! De la spontanéité à l’état pur.

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L’approche artistique de LEGO peut être simple et efficace mais aussi complexe et désordonnée. Travailler la lettre pour en ressortir tous ces aspects. Sans oublier les couleurs qui sont importantes pour lui au point d’en utiliser jusqu’à 8 couleurs sur un même mur.

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L : La couleur égaye les gens et ça se ressent ! Faut avouer qu’un mur coloré et cent fois plus beau qu’un mur gris non ?

Parcourir le monde pour mettre de la couleur et de la coulure partout ! Peindre et pouvoir en vivre est son leitmotiv. LEGO n’a pas fini de faire vibrer les murs et de s’amuser avec son crew.

Photographies : 2017 © DR

Interview de NEMS

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Qui es-tu ?
NemsiNemsa dit NEMS. Je découvre le graffiti dans les années 2000, lorsque j’étais en primaire. Je me souviens d’une cours d’école recouverte de tags et de flops. Je n’y comprenais pas forcément grand chose mais je passais mes journées à recopier ce que je voyais. A ce moment, j’étais obsédé par les tags et graffitis sur ma route.

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Pourquoi ce blaze ?
N. : A la base mon blaze c’est NEMY, c’est juste une suite de lettres qui me plaisait à l’époque. Par la suite, j’ai changé le Y en S, parce que ça me faisait pensait aux nems (plat traditionnel du Viêt Nam très apprécié à la Réunion), ça m’a fait rire, j’ai validé.

Comment définirais-tu ton approche artistique ?
N. : J’ai principalement deux approches : d’une part, je travaille consciencieusement avec les croquis, le choix des couleurs et la disposition des lettres entres elles. D’autre part, je laisse libre cours à mon imagination face au mur, afin d’avoir une pièce qui correspond au moment présent, au spot et à l’humeur générale.

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La création du crew 24.
N. : A la base, chacun de nous avait sa ville de prédilection. En 2013, nous avons organisé une fresque avec pas mal d’équipes de l’île et la connexion s’est faite directement entre nous. On traînait ensemble une fois par semaine, puis deux, puis tous les jours. Suite logique, on a juste voulu mettre un nom sur notre groupe de potes qui avait une passion commune : le crew 24. Aujourd’hui c’est juste une bande de potes qui délire ensemble et qui, de temps à autre, décide de peindre.

Ton parcours dans le graffiti ?
N. : Ma première pièce était un flop que j’ai réalisé en 30 secondes sur les palissages d’un terrain de foot de mon quartier. Ma première fierté. J’ai réellement commencé à graffer dès 2006 lorsque je rencontre des potes (Ekof et Séna – OKF). A cette époque, c’était surtout des pièces en vandale avec 2 à 3 couleurs maximum sans fond. Trois ans après, je pars à Bordeaux où je découvre un niveau qui est vraiment différent de ce que je connaissais notamment grâce aux 3GC. Ça m’a permi de me concentrer sur la technique sur feuille. Je ne connaissais personne, du coup je m’aventurais dans des spots, découvrais de nouveaux terrains sans trop oser repasser les graffeurs locaux. De retour à la Réunion deux ans après, je rencontre Kapten, Heype et Miaow, on crée le crew 24. Grâce à cette connexion, on commence à réaliser des pièces plus poussées : perso, lettrage plus complexe et on diffuse quelques vidéos sur le net. Voyage à Montréal où j’ai pris les plus grosses claques visuelles de ma vie. K6A, A’shop avec leurs fresques incroyables me brûlent la rétine comme jamais. Des projets graffitis/vidéos ce sont donc mis en place avec Org-asthme clan.

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Après avoir posé tes valises à Bordeaux, à Montréal, tu rentres définitivement à la Réunion. Qu’est-ce que tes voyages t’ont apporté ?
N. : Je peux affirmer que les spots ici à la Réunion sont des lieux particuliers, souvent cachés sous des ponts ou dans des ravines dotées d’une atmosphère plus intime. Ta fresque peut rester plus d’un an sans être repeinte, chose très rare ailleurs. A Montréal par exemple, où que tu peignes, tu sais très bien que ta pièce va pas tenir 24h. C’est un autre enjeux, une autre manière d’appréhender sa peinture. Je me rends compte que le graffiti n’est qu’une étape dans mon processus créatif. Ces voyages m’ont montré qu’il est possible d’évoluer artistiquement vers d’autres vibes et d’autres supports.

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Est-ce que la Réunion est une île propice au graffiti et street art ?
N. : L’île regorge de spots. La géographie et les microclimats font qu’il y a un nombre incalculable de ponts et de spots différents. Les surfaces sont majoritairement horizontales, ce qui permet de placer pas mal de grosses bandes. Pour moi c’est juste magique, on peut peindre toute l’année, il fait tout le temps beau. Ici, il y a pas mal de graffeurs de qualités qui privilégient les couleurs au chrome et noir. Ce qui fait qu’un terrain est composé de nature verte, de graff coloré et d’un soleil omniprésent. On peut passer une journée à peindre au bord de la mer et la semaine d’après, peindre dans les hauteurs de l’île où la végétation est hyper dense ou encore peindre dans une savane limite désertique. C’est un truc à vivre.

Un rêve de peinture à réaliser ?
N. : C’est simple, activer le mode « matos illimité », à partir de là, tout est faisable, 0 limite.

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